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HUM

Enjeux Contemporains des Humanités

L2 AGE RH — Le Progrès : CM1 à CM11

Ce cours est une réflexion philosophique et sociologique sur le progrès. Il ne s'agit pas de mémoriser des définitions, mais de comprendrecomment l'idée de progrès a été construite, célébrée, puis remise en question. Chaque section est expliquée comme si vous aviez manqué le cours : en profondeur, avec les raisonnements, les auteurs clés et les enjeux. Les termes essentiels pour le partiel sont en gras.

1 — Introduction : Les Humanités et le Progrès

Qu'est-ce que les « humanités » ?

Les humanitésdésignent un ensemble de connaissances puisées dans les disciplines de sciences humaines et sociales— à l'origine, la littérature et la philosophie. Ce ne sont pas des connaissances réservées à des spécialistes : elles sont faites pour être partagées et discutées. L'idée fondamentale est de mettre en dialogueces connaissances autour d'un thème central. Ici, ce thème est le progrès.

Concrètement, ce cours croise philosophie, sociologie, histoire des idées et anthropologie pour interroger une notion que notre société tient souvent pour acquise. Il ne s'agit pas de trouver « la » bonne réponse, mais de construire un raisonnement personnel éclairé.

Objectif du cours

L'objectif principal est de développer un esprit critique. Retenez cette idée fondamentale : il n'y a pas UNE vérité. L'intérêt du cours est de poser des questions et d'apporter un ensemble de réponses pour permettre à chacun d'élaborer une position personnelle.

Cela signifie que pour le partiel, on n'attend pas de vous une restitution mécanique de définitions. On attend une réflexion argumentée, nourrie des auteurs et concepts vus en cours, qui montre votre capacité à penser par vous-même.

Lecture obligatoire et films

Lecture obligatoire

Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive(2010), Paris, La Découverte, 2012.

À lire : introduction, parties 1 et 3. Cet ouvrage est essentiel au partiel— il fait l'objet d'une section complète plus bas.

Films à visionner

Fritz Lang, Metropolis(1927) — met en scène un monde ouvrier essentiel dans la façon dont il est représenté. Regardez au minimum les 15 premières minutes.

Charlie Chaplin, Les Temps Modernes(1936) — interroge la liberté de l'individu face à la machine. Tout le monde veut être libre, mais qu'est-ce que la liberté dans un monde industriel ?

2 — Les Idéologies du Progrès

Le Progrès (singulier) vs les progrès (pluriel)

C'est la distinction la plus fondamentale du cours. Il faut absolument la maîtriser. Tout progrès n'est pas forcément une amélioration. Il existe deux sens très différents :

Le Progrès (singulier, majuscule)

C'est une évolution générale de l'humanitévers une amélioration. Il concerne les domaines social, politique, moral. Il est considéré comme positif pour l'humanité.

Nature : immatériel

Les progrès (pluriel, minuscule)

Ce sont les avancées qui relèvent de la science et de la technique. Ils sont toujours matériels. Et surtout — point essentiel — ils sontstrictement amoraux: en dehors du domaine des considérations morales.

Nature : matériel, amoral

Paul Nizan, Les Chiens de Garde (1932) : le domaine technique est strictement amoral. La technique en elle-même ne porte aucun jugement de valeur — c'est son usage qui relève de la morale.

Étymologie et évolution du mot

Le mot « progrès » vient du latin « progressus », qui signifie simplement « avancer » — le contraire d'être statique. Le terme est introduit en français en 1532, d'abord dans un sens purement temporel : « le progrès d'une bataille » signifiait son déroulement dans le temps, pas une amélioration.

Montaigneest le premier à introduire l'idée de « progrès de la connaissance », dans un essai où il écrit « ne pas faire de progrès sur soi-même ». C'est la première fois qu'apparaît l'idée d'amélioration associée au mot.

Retenez que la positivité du mot « progrès » est acceptée maispeu interrogée. C'est exactement ce que ce cours cherche à faire.

Le progrès comme pensée anthropocentrique

Le progrès est pensable de manière anthropocentrique: l'humain en est le centre et le moteur. En Occident, il y a une forte conviction que l'humain est capable de se changer lui-même et dechanger son environnement.

Cette perception a eu des conséquences problématiques : les régions industrialisées ont été considérées comme « supérieures », ce qui a conduit à des discours racistes et au colonialisme. Le progrès technique devenait un critère de hiérarchisation des peuples.

Le désir de changer : moteur du progrès

Ce qui motive le changement, c'est le désir, associé à la capacité de le réaliser. Or, s'il y a désir, c'est qu'il y ainsatisfactionde base. Le mécanisme est le suivant :

Insatisfaction → désir de mieux → réalisation → nouvelle insatisfaction → nouveau désir...

La notion de progrès est animée par une tension vers la perfection — une tension, car la perfection n'est jamais atteinte. Quelque chose de parfait est quelque chose d'achevé : on ne peut pas aller plus loin. La perfection elle-même annule tout besoin de progrès.

Cette logique conduit directement au système de production/consommation: le désir du consommateur est en réalité créé pour lui(par la publicité), en exploitant l'attrait naturel pour la nouveauté et le désir de montrer aux autres qu'on possède ou maîtrise la nouveauté. Où est alors notre espace de liberté ?

3 — Préalables à la pensée du progrès

Le progrès dépend d'une conception du temps

Le progrès n'est concevable qu'en fonction d'une conception du tempset d'une conception de l'histoire humaine. La vision occidentale (le temps « s'écoule ») n'est pas universelle. Des anthropologues ont proposé des schémas pour comprendre ces différences.

Claude Lefort et Claude Lévi-Strauss

Lefort (1924-2010)

Ethnologue et anthropologue, il distingue deux types de sociétés :

Sociétés stagnantes: leur propre est de « durer sans devenir » — elles continuent d'exister sans se transformer, demeurent toujours identiques à elles-mêmes. Le mot « stagnant » n'estpaspéjoratif chez Lefort.

Sociétés historiques: leur trait caractéristique est de penser l'avenir.

Lévi-Strauss (1908-2009)

Vocabulaire différent, idées du même ordre :

Sociétés froides : rapportdépassionné au temps, équivalent de la société stagnante de Lefort.

Sociétés chaudes: sociétés vivant constamment dans l'urgence, caractérisées par la vitessedu changement et des modifications. Idée similaire aux sociétés historiques.

Héraclite et le temps cyclique

Dans l'Antiquité grecque, la conception dominante du temps était cyclique. Pour Héraclite, « la grande année » dure plusieurs millénaires, puis tout recommence. Tous les événements qui se sont produits finiront par se reproduire.

Pourquoi est-ce important ? Parce que cette conception est contradictoire avec le progrès. Si tout revient au point de départ, il ne peut y avoir d'amélioration continue. Le cosmos grec est un ensemble de matière en nombre fini, dont l'organisation change mais où rien de fondamentalement nouveau n'est créé. Ce modèle est anhistorique.

La bascule chrétienne : le temps devient linéaire

La bascule idéologique majeure de l'Occident est l'émergence de lareligion chrétienne, qui va proposer et imposer une vision spécifique du temps en quatre étapes :

1

Création

Dieu crée les hommes (Adam et Ève) — création parfaite. Si c'est parfait, pas besoin de changement.

2

Péché originel

Désobéissance au jardin d'Éden → introduction de l'imperfection. C'est le moment où le temps commence à exister.

3

Jésus

Dieu envoie son fils qui meurt sur la croix pour sauver l'humanité.

4

Jugement dernier

Dieu juge l'ensemble des vivants et de ceux qui ont vécu — retour à la perfection pour certains.

À partir du péché originel, le temps a une orientation et une dynamique. Les mentalités chrétiennes ont interprété cela comme une progression vers un état meilleur.

Idée clé à retenir

La dynamique temporelle chrétienne est unpréalable à toute idéologie du progrès. La pensée du progrès, c'est finalement la pensée chrétiennetotalement sécularisée. À la fin du 18e siècle, la Raisonremplace Dieu comme principe directeur du devenir humain. Si on pense le temps de manière cyclique, on ne peut pas penser le progrès. Le progrès n'est envisageable que dès lors qu'il y a imperfection et possibilité d'aller vers le mieux.

4 — Philosophie de l'histoire (18e siècle)

Kant (1724-1807) : le progrès comme signe de l'humanité

Dans Idées d'une histoire universelle (1784), Emmanuel Kantaffirme que l'histoire constitue un progrès continureposant sur une possibilité humaine : s'améliorer. Ce progrès est inscrit dans l'existence même de l'humanité.

Pour Kant, les Lumières représentent la « sortie de l'homme hors de l'état de tutelle ». L'idée : nous sommes responsables de notre environnement. L'évolution vers le mieux est unsigne distinctif de l'humanité.

Hegel (1770-1831) : la Raison dans l'histoire

Hegelpropose une vision de l'histoire de l'humanité dont le facteur explicatif unique est la Raison. Pour lui, l'histoire est unprocessus rationnel: si c'est intégralement rationnel, ce n'est donc jamais le fruit du hasard. Les choses se produisent parce qu'elles doivent se produire.

À court terme, les événements peuvent paraître incohérents. Mais sur le long terme, Hegel dégage une logique. L'histoire de l'humanité = l'histoire de ses progrès. On tend vers une situation meilleure à tous les niveaux d'analyse.

La dialectique hégélienne

Comment expliquer les incohérences de l'histoire ? Par la pensée dialectique: un mouvement qui intègre les oppositions dans une synthèse.

Thèse : idée de départ (ex. monarchie)

Antithèse : idée contradictoire (ex. révolte contre le roi)

Synthèse : étape suivante, meilleure (ex. système démocratique)

La « ruse de la Raison» : les grands acteurs de l'histoire (Napoléon, etc.) sont animés par leurs intérêts propres, mais accomplissent malgré eux le projet de la Raison. C'est la Raison qui utilise les grands hommes pour atteindre ses fins.

Marx (1818-1883) : la lutte des classes comme moteur

Karl Marxreprend le système dialectique hégélien mais le transforme. Pour lui, le moteur de l'histoire n'est pas la Raison abstraite mais lalutte des classes— l'opposition entre ceux qui possèdent et ceux qui n'ont que la force de travail.

Sa pensée est strictement matérialiste. Les grands mouvements de changement correspondent aux moments où la conflictualité se réalise. Marx pense pouvoir prédire l'avenir : le conflit entre prolétaires et capitalistes aboutira à la Révolution, puis au communisme. Le devenir est un progrès.

Condorcet et Rousseau

Condorcet (1743-1794)

Dans Les progrès de l'esprit humain, il est le premier à utiliser le mot « progrès » au sens actuel. Il décrit l'accumulation des connaissances, la diffusion des savoirs, le recul de l'erreur. Pour lui, pas d'évolution humaine sanséducation. En 1792, il propose une réforme complète de l'instruction publique.

Rousseau

Rousseau utilise le mot « perfectibilité »pour qualifier la capacité humaine au changement. Attention : chez Rousseau, ce n'estpas forcément positif. L'homme est perfectible parce qu'il peutchanger (contrairement aux animaux soumis à leurs instincts), mais ce changement n'est pas forcément une amélioration. La perfectibilité est une idée neutre.

Les Lumières : technique + bonheur + liberté

Le 18e siècle est le seul siècle où il y a une pensée unitaireentre progrès techniques, connaissance et éducation. L'Encyclopédie de Diderotvise à rassembler les connaissances éparses, les exposer et les transmettre aux générations futures — pour qu'elles deviennent plus vertueuses et plus heureuses.

Retenez : au 18e siècle, l'objectif n'est pas d'améliorer les machines maisl'Humanité— son bien-être, son esprit critique, sa liberté. Nous sommes dans un siècle de l'être, pas de l'avoir. Aujourd'hui, nous sommes perçus comme des consommateurs : nous avons de la valeur dès lors que nous consommons.

5 — La Révolution Industrielle et le triomphe du progrès

Le 19e siècle : la technique devient réalité

L'évolution est claire. Au 17e siècle, le progrès relevait du discours philosophique. Au 18e, il y avait discours philosophique plus une réalité pratique qui se dessinait. Au 19e, c'est la réalité de l'usage de la technique dans tous les aspects de la vie.

Auguste Comte(1798-1857) élabore sa théorie des 3 états : l'état théologique(enfance — phénomènes expliqués par le surnaturel), l'état métaphysique(adolescence — les dieux remplacés par des forces abstraites), et l'état positif(âge adulte — la science explique les phénomènes par des lois). Le positivisme associe progrès et ordre : ce qui caractérise le progrès, c'est la clarté des dispositions.

Conséquences : hiérarchisation et colonialisme

La maîtrise du progrès technique a pris un caractère normatif. Il y a ceux qui maîtrisent (connotation positive) et ceux qui ne maîtrisent pas (connotation négative). Cette logique a produit une hiérarchie des peuples.

La superposition du discours sur le progrès et de la théorie darwinienne de l'évolution (1859, L'Origine des espèces) a donné naissance à des discours de supériorité raciale. La maîtrise technique est devenue synonyme de supériorité civilisationnelle.

Jules Ferry, en 1885, défend le colonialisme en affirmant que « les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures ». La vision du progrès débouche sur une pyramide de valeur entre les peuples.

6 — Les premières critiques (19e siècle)

Baudelaire (1855) : le progrès comme « miroir à alouettes »

Baudelaire, poète de la modernité, écrit en pleine Révolution Industrielle, sous Napoléon III. Il ne dit pas que le progrès est un mensonge, mais qu'il est un « miroir à alouettes »— un procédé de chasse où l'oiseau est attiré par un reflet trompeur.

On nous impose de suivre le progrès, on a l'impression de savoir où l'on va et d'être en sécurité. Mais Baudelaire suggère qu'il y aurait une décadencedans l'humanité — une humanité qui vit dans l'illusion du progrès. En réalité, l'humanité va au hasard, sans direction.

L'homme devenu outil de ses outils

Dès le 19e siècle apparaît pour la première fois la perversion du rapport homme-machine. La dépendance est comme renversée : l'humain devient le prolongement de la machine.

La question fondamentale qui traverse tout le reste du cours est posée : le progrès technique développe-t-il le progrès moral ?Cette interrogation est toujours d'actualité car elle est fondamentale.

Paul Valéry et José Ortega y Gasset

Paul Valérypoursuit la critique en décrivant des conditions d'existence qui, malgré le progrès technique, restent médiocres pour la plupart.

José Ortega y Gasset(1883-1955), dans un ouvrage de 1930, souligne le lien étroit entre technique et commodité d'existence, et l'association avec les désirs vitaux. La technique promet la satisfaction des désirs mais cette promesse est-elle tenue ?

7 — Les ruptures du 20e siècle

Les deux Guerres Mondiales

Les deux Guerres Mondiales constituent des moments de développement technique majeur — mais tourné vers la destruction. Pendant ces guerres, les innovations sont considérables (propulsion aérienne, construction de bombes), mais leur finalité est entièrement meurrière. C'est la disqualification moralede la cruauté scientifique.

La bombe atomique : rupture définitive

L'événement majeur est la bombe atomique. Pour la première fois dans l'histoire, l'homme est capable de détruire l'humanité entière. Dans les années 1980, la crainte de la guerre nucléaire génère une prise de conscience mondiale.

La conséquence est décisive : il n'y a pas de lienentre les progrès technico-scientifiques et les progrès de l'humanité. L'humanité n'est pas meilleure ni plus heureuse. Le progrès technique continue pourtant d'être adoré. Il faut distinguer bien-être et bonheur.

Un parallèle fondamental

Le 20e siècle met en évidence un parallèle entre le discours d'émancipation et la réalité d'une aliénation. Le système présente la chose comme étant facteur d'épanouissement, mais en réalité le système n'est pas au service de l'humain — il est au service de lui-même. L'individu y occupe deux positions : producteur et consommateurde ce qu'il produit. Cela ne favorise pas l'émancipation.

8 — Friedrich Georg Jünger — La Perfection de la technique (1949)

Essentiel au partiel — Section à connaître en profondeur

Contexte

Friedrich Georg Jünger(1898-1977) écrit cet essai en 1949, après avoir vécu personnellement les deux guerres mondiales(il a participé à la première). L'ouvrage est un essai de lecture simple, mais les questions qu'il pose sont si fondamentales qu'elles restent valables aujourd'hui. Au cœur du texte : une inquiétude sur le devenir de l'humanité.

Thèse centrale : la technique crée un système déshumanisé

Jünger considère que la technique et la mobilisation totale des hommes dans la société industrielle débouchent sur une humanité qui a perdu sa liberté. Les humains ne sont plus véritablement des humains : ils deviennent leséléments d'un système.

Son idée : plus la technique gagne du terrain, plus l'activité humaine se réduit à une relation fonctionnelle. Il y a une perte de sens — la réduction de l'activité à une fonction interdit tout optimisme.

La machine soumet celui qui l'utilise

Même si l'individu a l'impressiond'être libre, la machine le soumet. Le système a besoin de deux types de personnes : des travailleurs(ceux qui font les tâches) et desconsommateurs(ceux qui consomment ce qui est produit). L'individu est soumis à ce système dans ses deux positions.

Comme il n'y a pas de prise de conscience sur cette perte de liberté, il n'y a pas de réaction. L'horizon offert est une humanité déshumanisée.

Jünger dénonce une utopie

Il est utopiquede croire que la technique libère l'homme. Le système technique ne veut pas le bienfait de l'humanité — il ne veut rien, il n'est pas humain. Ceux qui maîtrisent ce système laissent miroiter un monde plein d'espoir alors que l'homme est prisonnier.

Biens de consommation et richesse

Pour Jünger, les biens de consommation ne sont pas une richesse. Ils reposent sur une exploitation et un épuisement des ressources naturelles, unedévastation de la planètequi relève du pillage de la Terre. La technique ne crée aucune richesse — elle utilise des méthodes de travail rationnelles, mais la destruction de la planète n'a rien de rationnel. La vie humaine perd de son importance et n'a de sens qu'entre production et consommation.

L'horloge : premier automate

L'événement fondateur de la vie des machines est la fabrication d'unehorloge. Elle mesure le temps selon des critèresqui ne sont pas naturels. C'est un découpage mécanique, un mouvement cyclique continu totalement étranger à tout cycle naturel.

Le cœur de cette transformation est une perception faussée du temps. L'homme finit par vivre dans un espace-temps totalement artificiel. Le temps devient uneabstraction mathématique, indifférente à la qualité d'existence des humains.

L'imperfection humaine = liberté

La machine est infaillible, l'homme estfaillible. L'homme fait des erreurs, il est fragile, il a une incapacité à tirer des leçons de ses erreurs. Mais c'est précisément cetteimperfection qui constitue sa liberté.

La perfection de la technique mène à quelque chose de toujours plus parfait — or l'humain n'est pas parfait. C'est un être inachevé, et cette caractéristique est la source même de sa liberté : nous nous créons nous-mêmes, nous créons nos mœurs.

Pensée statistique et totalitarisme

Jünger remarque la place croissante de la pensée statistique, qui fait perdre les traits d'humanité. Le problème est aussi politique : la pensée politique mécanique conduit à la pensée totalitaire. C'est un point de jonction entre l'humanité et la technique — la déshumanisation du système produit une organisation politique qui nie l'individu.

9 — Anders et la société technique

Le 3ème événement : l'autodestruction inconsciente

Pour Anders, le troisième événement majeur de l'humanité est le suivant : l'humain travaille à sa propre destruction sans s'en rendre compte. Le système dans son ensemble est destructeur pour la planète et l'humanité. Le pillage de la planète est au cœur du système.

L'humain, qui est à l'origine de ce système, n'arrive plus à échapper à ce qu'il a créé. Tout le monde s'accorde à dire que le système est à terme intenable, et néanmoins aucune énergie n'est déployée pour modifier les choses. On ne peut plus se passer de la technique.

La prédiction de 1956 : les écrans omniprésents

Dès 1956, avec l'apparition de la télévision aux États-Unis, Anders prédit qu'avec le temps on développera des écrans de grands formats, mais qu'il sera aussi impératif que les individus conservent des écrans de petite taillepour se tenir au courant de ce qui se passe autour d'eux — car ils n'y prêteront plus attention autrement. Pour lui, c'est synonyme d'unedépendance absolueet d'un manque de liberté. Preuve de notre soumission au monde technique, avec la croyance qu'on ne peut plus le changer.

Interdépendance et fragilité

Anders imagine une globalisationoù tout est dépendant de tout, donc extrêmement fragile. Ce système d'interdépendance constitue une menace constante.

Dans un système où l'humain est dépourvu de toute valeur, ce n'est pas l'humain mais la survie du systèmequi compte. L'horizon du progrès devrait être le bonheur de l'humanité. Aujourd'hui, cet horizon est devenu des points de croissance — des choses décorrélées de l'existence humaine.

La honte devant les machines

Anders affirme que nous sommes honteux devant les machines. Sommes-nous à la hauteur face à nos créations ? Non. L'humain libre devrait s'interdire un certain nombre de réalisations techniques. Pour Anders, la technique n'est pas neutre — son existence même pose un problème moral.

10 — L'idéologie du progrès remise en question

Le progrès perd sa positivité absolue

C'est au 20e siècle, face à la réalité du développement technique, que l'utilisation du mot progrès se colore d'une certaine négativité. Le discours du progrès ne serait qu'une idéologie, car il s'est rabattu sur une dimension purement technique, loin de l'horizon du bonheur individuel du 18e siècle.

B. Carbonneau (1936)

Journaliste, Carbonneauest le premier à utiliser l'expression« idéologie du progrès »en 1936. Son schéma : progrès technique → système → conformisme à un système → déclin de la liberté. Le progrès n'est plus un fait — c'est un système d'idées, et rien de plus.

Georges Sorel (1847-1922) : les illusions du progrès

G. Sorel, grand théoricien de l'anarchie, dénonce régulièrement« les illusions du progrès ». Pour lui, le progrès est une idéologie au service du monde capitaliste. Il dénonce la façon dont le consommateur se soumet aveuglément à un système qui le détruit. Ce système n'existe pas pour le bonheur de l'individu mais pour l'enrichissement de ceux qui maîtrisent la production et la technique. Au-delà d'une illusion, c'est peut-être un mensonge.

Sauvy et le Tiers-monde

Alfred Sauvy, démographe et sociologue, crée le concept deTiers-monde: les pays qui ne sont pas sur la route du progrès. Auparavant appelés « pays sous-développés », puis « pays en voie de développement » — comme si la société voulait occulter une réalité en la rendant plus acceptable.

Ce qui est jugé, c'est le regard des sociétés occidentalessur le progrès : un regard qui hiérarchise le monde selon un critère technique.

Robert Musil (1880-1942)

Robert Musil, grand auteur autrichien, s'inscrit dans cette lignée critique. Son œuvre interroge la place de l'individu dans un monde dominé par la technique et la rationalité. Le devenir technique ne peut s'arrêter — mais personne ne semble capable d'en questionner la direction.

11 — Hartmut Rosa — Aliénation et accélération

Essentiel au partiel — Rosa fera l'objet de questions au QCM

Questions de départ

Hartmut Rosa, philosophe et sociologue, part de deux questions fondamentales :

Qu'est-ce qu'une vie non aliénée ?Une vie qui remplit les aspirations autonomes de l'individu, qui satisfait les attentes éclairées d'un humain.

Qu'est-ce qu'une vie « bonne » ?La liberté, c'est pouvoir faire des choix en conscience sans subir la moindre contrainte extérieure. Vue ainsi, la liberté est un poids — assumer la responsabilité d'un choix.

Le motif temporel

Pour Rosa, nous vivons dans une société régulée, dominée par unrégime temporel rigoureux. Nous sommes pris par des contraintes temporelles qui sont en tension, parfois en opposition, avec notre désir profond d'autonomie. C'est là que se place, pour Rosa, le motif de l'aliénation.

Nous sommes prisonniers du rythme du monde moderne, placés dans une situation que nous percevons comme une accélération continue. Le sentiment de ne pas avoir assez de temps se renforce sans cesse.

Les 3 types d'accélération

1. Accélération technique

Possibilités mécaniques qui nous échappent : nous en sommes victimes et contraints de vivre avec. Concerne tous les domaines : communication, production, transport.

2. Accélération des mutations sociales

La fiabilité des expériences tend à s'amoindrir. Avant, la transmission étaitintergénérationnelle(sur plusieurs générations). Aujourd'hui, on est passé à une transmission intragénérationnelle: les expériences d'une génération n'ont plus de valeur pour la suivante. La possibilité technique transforme et soumet l'humain.

3. Accélération des rythmes de vie

C'est le sentiment de constamment manquer de temps. Augmentation du nombre de tâches par unité de temps, prétention à faire toujours plus de choses, plus vite, en même temps.

Le paradoxe de l'accélération

En théorie, la prise en charge de tâches pénibles par les machines aurait dû déboucher sur un gain de tempspour les humains. Or, c'est l'inverse qui se produit : le temps disponible a été mis au service d'une quantité de travail plus importante. L'accélération devrait libérer du temps — en réalité, le nombre de tâches augmentées remplit le temps disponible, et ces tâches sont souvent liées à la technique.

Force motrice : la compétition

Rosa identifie la compétitioncomme moteur principal de l'accélération. Elle existe à tous les niveaux. Accomplir un nombre élevé de tâches est présenté et perçu comme un moyen d'accomplissement de soi.

D'où le concept de sociétés auto-propulsées: l'ensemble des éléments techniques rendent possible l'accélération, et nous y adhérons.

Freins à l'accélération

Limites techniques

Exemple : pourquoi le TGV ne va-t-il pas plus vite ? Parce que les matériaux ne le supporteraient pas. On considère que ces limites physiques doivent être suffisamment maîtrisées pour être repoussées.

Décélération calculée

Des pauses avec un objectif : permettre de reprendre à une vitesse supérieure. Exemple : les pauses en usine existent parce que l'humain est moins efficace après un certain temps — elles servent le système, pas l'individu.

L'aliénation selon Rosa

L'aliénation prend place dans l'acceptation de la faible valeur de l'humain. Notre existence contredit toute autonomie de l'individu — nous sommes des unités de production et de consommation. Rosa identifie plusieurs manifestations :

Absence d'ancrage durable— rien ne perdure, tout est renouvelable et remplaçable.

Renouvellement des objets— le rythme de renouvellement est directement lié au rythme de production.

Perte de temps— on fait volontairement autre chose que ce qu'on veut profondément faire, créant un sentiment d'insatisfaction permanent.

Modification du rapport à autrui— ces situations ont modifié nos comportements envers les autres.

12 — La société du risque

Ulrich Beck : structures techniques créatrices de risque

Le sociologue allemand Ulrich Beck forge le concept de« société du risque »: en raison des structures à fondements techniques, nos sociétés sont créatrices de risque. Or ces risques sont assez peu pris en considération.

Le principe de précautionest mis de côté au nom de la prise de risque elle-même. Cela concerne tous les domaines et a pour conséquence de faire marginaliser des précautions fondamentales.

Le rapport Meadows (1972) : premier signal d'alarme

Le rapport Meadows(1972) est la première publication qui attire l'attention sur le lien entre le mode de développement occidental et lecaractère prédateur de notre technique. Il prend en compte la croissance économique, les ressources de la planète et la population mondiale.

Conclusion : le caractère non soutenable du modèle occidental.

Le paradoxe de la décarbonation

Illustration contemporaine : on doit se débarrasser des énergies fossiles, mais notre mode de vie occidental ne peut pas s'en passer. Pour décarboner, on va utiliser de l'électricité — mais la même question de soutenabilitése pose. Chaque solution est accompagnée de problèmes. Il n'y a pas de solution simple.

Tester mes connaissances

QCM couvrant l'ensemble du cours — CM1 à CM11